Incendie de Maretz

L'INCENDIE DU VILLAGE DE MARETZ EN CAMBRESIS

(D' après les Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique)

L'an de Jésus Christ mil sept cent douze, le 14 juillet, le roi de France étant en guerre avec l'Empire, l'Angleterre, le Portugal et la Hollande pour maintenir Philippe, son petit-fils, sur le trône d'Espagne où Charles Second l'avait appelé par son testament, les mauvais succès des armes ayant attiré les ennemis dans ces quartiers, le milord Jacque duc Dormond était campé au Catteau Cambrésis à la tête de 22.000 hommes anglois dont il était le général. Quoique les anglois eussent déjà fait leur paix avec la France, elle n'était pas encore déclarée, par le ménagement que les anglois étaient obligés de prendre avec les alliés, dont ils voulaient se désunir et qui ne voulaient point entendre parler de paix. Cela n'empêcha pas plusieurs petits fourragements et brigandages que ce village de Maretz fut obligé d'essuyer ; le dernier eut lieu le 15 juillet du dit an 1712 qui devait être fait par toutes les troupes des allés, mais la veille fut bien plus triste que le jour. Cette nuyt vrayment malheureuse et grandement éclairée par la lueur du feu qui consumait tout le village ce fut une nuit de trouble et de lamentation pour les pauvres habitants ; il n'y a point de plume assez habile pour décrire un si grand malheur. On en peut voir quelques faibles traits dans la requête suivante, présentée à Monseigneur François de Fénelon, alors archevêque de Cambrai, par honnête personne, Monsieur Claude de Berlaimont, alors curé de Maretz, pour obtenir quelques aumônes dans le diocèse.

Rapport à Louis XIV par Claude de Berlaimont, curé de Maretz

J'ai cru à propos, moy curé de Maretz cy dessus dénommé, de rapporter icy au long d'une histoire abrégée d'un si grand malheur que j'ai pris la liberté d'adresser au Roy pour lui demander très humblement la remise des tailles dont le village étoit redevable pour les années antérieures, et quelques exemptions pour les suivantes ; on y voit en bref la plus grande injustice et la plus sanglante tragédie dont l'homme ait jamais vu ny entendu parler ; nous prions ceux qui viendront après nous de ne pas s'épouvanter, mais de croire que Dieu étant infiniment juste, rien n'échappe à sa justice, qu'on paie tôt ou tard les crimes qu'on a commis contre sa sainte loix et que ce fut pour l'amendement et pour l'exemple des générations suivantes qu'il permit un si grand mal.

Adresse au Roy

La postérité sera à jamais étonnée des excès horribles que les ennemis de Votre Majesté ont commis au village de Maretz en Cambrésis. Les guerres les plus animées n'ont rien produit de si cruel : un grand nombre de soldats sans discipline et sans chef, poussés d'une infâme avarice, entrèrent dans le village le 14 juillet de cette présente année 1712, sur le soir, poussant des hurlements capables d'effrayer le plus intrépide ; ils fouillèrent les maisons du haut en bas, perçant même jusqu'aux entrailles de la terre ; ils prirent ce que la précipitation et la crainte y avaient laissé, ils mirent en pièces ce qu'ils ne purent emporter, ils voulurent ensuite forcer le cimetière pour enlever les bestiaux que l'on y avait réfugiés : le seul refus qu'on leur fit d'en ouvrir les portes les irrita de telle sorte qu'ils y firent tomber une grêle de cailloux, tirèrent un grand nombre de coups dont plusieurs habitants furent blessés. La chose ne réussissant pas à leur gré, ils brûlèrent le portail de l'église. On les voyait au milieu des ténèbres de la nuit comme des furieux, la torche à la main, porter le feu de maison en maison et aux extrémités du village ; ils le mirent enfin à la grande porte de l'église ; toute la diligence qu'on apporta pour l'éteindre fut inutile, il gagna de l'un à l'autre bout avec la rapidité de l'éclair et emporta tout ce qu'il rencontra : une grosse partie des habitants s'était retirée dans la voûte et au clocher, le feu alla les y prendre sans leur donner ni le temps ni le courage de s'échapper ; une seule femme de cent sept ans eut l'adresse de prévenir ce malheur fatal qui allait les sacrifier tous aux ardeurs de ce cruel élément ; deux jeunes gens sortirent du clocher au grand péril de leur vie, ils se tinrent exposés sur les arches à la violence des flammes qui leur brûlèrent leurs chapeaux sur la tête et les mirent dans un état effroyable, un plus hardy sauta du haut en bas dans le feu dont il mourut quelques jours après ; enfin ce qui ne se voit dans aucune histoire, plus d'un père jeta ses enfants au feu pour se sauver lui-même. Nous avons vu les contorsions violentes et les vains efforts qu'ils faisaient pour se dérober aux flammes qui les poursuivaient. On ne pouvait entendre les cris lamentables et les tristes adieux qu'ils souhaitaient à leurs amis, sans sécher de douleur ; un si cruel spectacle, qui aurait fait tomber les armes des mains aux plus envenimés ennemis, ne ralentit en rien la fureur de ces malheureux incendiaires, ils riaient, ils chantaient, ils contrefaisaient les cris de ces innocents, ils battaient des mains en signe de joie de ce que leur dessein d'iniquité réussissait à leur gré. Enfin l'église et le clocher cachèrent par leur chute ces victimes de la cruauté sous leurs ruines. Ce qui restait du peuple après un désordre si criant fut mis à nu, plusieurs se virent obligés de se couvrir de paille ou d'herbe par bienséance ; on en vit grimper sur les arbres, y passer la nuit pour ne pas tomber dans les mains de ces meurtriers ; les bestiaux furent généralement enlevés.

Le soleil découvrit à son lever l'horreur du pillage et du massacre. On se trouva dans le même moment sans moisson, sans église, sans maison, sans vêtements, sans amis, sans pain. Les maris cherchaient leurs femmes qu'ils ne pouvaient reconnaître par la noirceur qui couvrait tous les corps brûlés. Les femmes pleuraient leurs maris, les pères et mères regrettaient leurs enfants et les enfants déploraient la perte de leurs pères et mères. On n'entendait que pleurs et gémissements, l'air retentissait de cris lugubres, il fallait avoir perdu tout sentiment d'humanité pour ne pas pleurer avec eux leur cruelle disgrâce. Les officiers, attirés par un événement aussi tragique, ne purent retenir leurs larmes, ils levèrent les mains au ciel, comme fit l'empereur Tite à la désolation de Jérusalem, prenant Dieu à témoin qu'ils ne voulaient avoir part à de si grandes cruautés qu'ils détestaient avec horreur. Ils furent très vivement touchés de compassion, les uns donnèrent quelqu'argent pour acheter des vivres, d'autres se dépouillèrent de leurs habillements pour en couvrir la nudité de ces misérables, les plus puissants enfin envoyèrent du camp du Catteau la pain double à ces gens qui mouraient de faim.

Le village de Maretz tombé dans la dernière désolation demande très humblement la remise de ce qui lui est redevable, il ose même espérer des années d'exemption pour se rétablir s'il est possible. Sa misère est extrême, il n'y a que la libéralité du plus grand Roy du monde qui puisse donner un soulagement proportionné à la grandeur du mal qu'il souffre. De 161 familles, il n'y en a plus que 31 entières, les autres sont ou éteintes ou démembrées. 339 personnes sont péries par le feu qui a aussi consumé 148 édifices. Il ne reste plus que la faible voix du pasteur pour porter ces puissants besoins jusqu'aux pieds de Votre Majesté.

Transmis à Louis XIV par Monseigneur François de Fénelon, archevêque de Cambrai, la requête du curé de Maretz fut exaucée et le village entièrement exempté d'impôts jusqu' en 1716. Quant au général anglais, il donna 500 pistoles au village pour la reconstruction de l'église.

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