Quentin-Théodore et la Grande-Armée

LE MANUSCRIT DE QUENTIN - THEODORE BISEAU

Quentin-Théodore BISEAU, né le 3 janvier 1778 à Saint-Quentin, part au service militaire le 14 Brumaire an 7 (4 Novembre 1798). De ce jour jusqu' au 25 septembre 1810, date de son retour définitif à Saint-Quentin, il enregistre sur un livre de poche, qui ne le quitte pas et auquel il attache un grand prix, les routes et distances parcourues, ses observations personnelles sur les villes traversées et les batailles livrées, y reportant également une foule de notes de toute nature.
Le travail encyclopédique de Quentin-Théodore ne présentant qu' un intérêt limité, il n' est reproduit ici de son manuscrit que les relations de son séjour dans la Grande Armée.

Fusilier au 108ème régiment de ligne, il reçoit, le 25 ventôse an 7, un congé de 4 mois de son régiment pour l'Armée du Danube, dont le Quartier Général est à Cologne : il y est attaché en qualité de secrétaire au bureau du général de brigade Jacobé, commandant le département de la Ruhr, et rejoint le 108ème 8 mois plus tard. Sur les recommandations du général Jacobé et de son aide de camp, il entre dans la musique comme clarinettiste, ce qui lui vaudra en particulier de jouer pour son empereur et le tsar, à Tilsitt sur le Niemen...

En près de 12 ans, il parcourt 3.521 lieues (soit 14.084 kilomètres) en 574 journées de marche.

Au cours d' une première campagne, d' août 1799 à juillet 1801, il traverse :
- la Suisse, où son régiment se heurte aux troupes russes de Souvorov,
- la Bavière, où il participe à la prise d' Augsbourg et de Munich, ainsi qu' à la bataille d'Hohenlinden,
- l' Autriche, jusqu' à Linz.

 

De retour en Belgique en juillet 1802, il rejoint le camp de Boulogne qu' il quitte 3 ans plus tard avec l'avant-garde des divisions du Maréchal Davoust pour un second périple outre-Rhin chargé d'histoire :
- Vienne, le 14 novembre 1805, où il participe à la prise de l'arsenal ("l'empereur réside à Schoenbrunn"),
- Neudorff, le 2 décembre 1805 : c' est la bataille d' Austerlitz,
- Presbourg (aujourd'hui Bratislava), le 27, où est signée la paix,
- Bamberg, le 5 octobre (revue par Davoust le 5 octobre avant les batailles d' Iena et d' Auerstaedt le 14),
- Berlin, le 25 octobre 1806 ("une foule innombrable assiste à l' entrée de l' empereur le 27"),
- Varsovie, le 10 décembre 1806, - Eylau, le 8 février 1807 ("la bataille du dimanche gras"),
- Friedland, le 14 juin 1807 (son régiment ne participe pas à la bataille),
- Koenigsberg, le 15, - Tilsitt, le 19,
- Poznan, le 17 décembre, Il est de retour chez lui à Saint-Quentin le 21 juillet 1808.

Le lecteur du manuscrit regrettera probablement que l'auteur se soit attardé davantage sur ses démêlés avec son colonel que sur les faits d'armes de son régiment. Les musiques animaient certes bals et revues, mais ne marchaient-elles donc pas en tête de l'infanterie, reine des batailles, en jouant : "on va leur percer le flanc, flin, flan, ran tan plan, tiroulire au flan, on va leur percer le flanc, ah que nous allons ri-ire ! " ? Tant dire sur l'entrevue de Tilsitt et ne rien relater du soleil d'Austerlitz comme du charnier d'Eylau ! Mais en effet, comment un fantassin dans la mêlée pourrait-il avoir une claire vision de la manoeuvre ? Et comment ne pas comprendre que, par fatalisme ou par pudeur, Quentin-Théodore n'ait fait qu'évoquer la mort de son colonel et celle de son tambour-major à Auerstaedt ?

L' entrevue de Tilsitt

" Au bas de Tilsitt, jolie petite ville, et dans un bâtiment construit sur un radeau, première entrevue le 25 juin des empereurs français et russien sur le Niemen durant 7 quarts d'heure. Les 26 et 27 ils dînèrent ensemble. Le 27, ils passèrent la revue de la Garde. Le même jour, Alexandre vint loger en ville. Le 28, les deux empereurs nous passèrent en revue. Alexandre montait le cheval de Napoléon, il était habillé de vert et pantalon de même, grand crachat, plumet noir et chapeau claque ; le roi de Prusse y vint aussi, en habit et pantalon vert garni de rouge, avec shako garni d' argent. La revue eut lieu de 5 heures à 6 heures trente, le temps était beau. Nous défilâmes devant eux en conversation et liaison amicales. Le 30 juin, dîner des 3 gardes, le 5 juillet revue de notre camp par les empereurs et le roi, le 6 arrivée de la reine de Prusse à Tilsitt. Le 9 juillet, départ des empereurs ; ils échangèrent 5 décorations et remirent chacun une distinction de mérite à un grenadier de garde étrangère. Nous étions tous sous les armes depuis 2 heures de l'après-midi sous la pluie en abondance, quand l' Empereur passa devant notre camp vers 5 heures trente ; il nous salua en nous entendant jouer : où peut-on être mieux ?"

Les démêlés de Quentin-Théodore avec l' armée

Alors qu' il servait depuis une dizaine d' années au 108ème régiment de ligne sans avoir jamais reçu aucun reproche, Quentin-Théodore est arrêté et mis au cachot le 23 mai 1808 pour avoir réclamé le 15 janvier par lettres anonymes au colonel Rothembourg, commandant le régiment, des effets accordés en gratification par un décret impérial de décembre 1806. " Un laps de temps s' étant écoulé depuis le décret, ce que j' avais fait était pour le lui remettre en mémoire. Personne ne m' avait excité à faire ces réclamations. J' écrivis ces lettres parce que j 'avais entre mes mains le décret de Sa Majesté et, sachant que toutes les fois que l' on réclame on ne se fait pas aimer de ses chefs, je ne les signai pas".

Le 16 juin, le général de division Friant lui fait des remontrances, mais lui accorde sa grâce. Il sort du cachot le lendemain, renvoyé de la Musique et croyant reprendre son service, mais le 18 au matin il est chassé de Posen où est cantonné son régiment. Sans papiers, il se rend à la 1ère brigade de gendarmerie à Béthine sur la route de Berlin pour être reconduit en prison à Posen. Il est libéré le 22, mais, le 24, on lui ordonne de retourner en France. C' est en définitive le 25 juin avec un passeport du lieutenant de gendarmerie Sarrieu sur ordre du général Friant, et sans aucun papier de son colonel, que Quentin-Théodore se met en route. Passé par Francfort sur l' Oder, puis Mayence le 8 juillet, il arrive à Saint-Quentin le 21,où il fait viser son passeport le 26 à la sous-préfecture.

Il écrit à son colonel le 24 pour en obtenir un certificat de bonne conduite. Apprenant par une personne des environs qu' il a été jugé déserteur au 108ème en date du 6 juillet, il fait connaître sa situation au préfet de l' Aisne qui transmet au Ministre de la Guerre. Le 6 septembre, il écrit au lieutenant de gendarmerie Sarrieu à Posen pour que soit cassé le jugement le condamnant à 7 ans de travaux publics et 1.500 francs d' amende. N'ayant jamais reçu de congé, il se présente le 28 septembre au Ministère de la Guerre à Paris pour y remettre une pétition en requête de statut décisif et favorable. Il lui faut attendre le 16 décembre 1809 pour recevoir de la sous-préfecture de Saint-Quentin l' ordre du Ministre de la Guerre de rejoindre le dépôt de son régiment à Bruxelles pour y faire casser son jugement. Le 3 janvier 1810, un conseil de guerre casse le jugement par contumace de juin 1808, déclare Quentin-Théodore non coupable de désertion, et le renvoie à son corps pour y continuer son service. Le 10 mars, il reçoit l' ordre d' incorporation au 72ème régiment à Bruxelles. La jaunisse le prend le 7 mai . Il n' en est quitte que le 17 juin et, le 21 septembre, il fait l' objet d' un congé de réforme en raison de ses infirmités "qui le mettent hors d' état de pouvoir continuer le service militaire".

Le vol du manuscrit

Dénoncé le 23 mai 1808, pour être l'auteur de réclamations anonymes, Quentin-Théodore est aussitôt mis au cachot. Son colonel, Monsieur Rothembourg, a "la hardiesse de faire saisir dans son logement un livre de poche, écrit de sa main, relié en veau et d' environ 100 pages, le tout en papier superfin". Ce livre contenait "différentes anecdotes et choses curieuses sur les campagnes et les routes que j' ai faites, différents comptes tant avec ma famille qu' avec d' autres personnes, et bien d' autres choses qu' il serait trop long de détailler ". Son colonel ne veut pas le lui rendre à sa sortie du cachot le 17 juin. " C'était pourtant une propriété qui ne nuisait à personne et qui m' était très utile ; je le lui demandai encore dans la lettre que je lui écrivis le 24 juillet, mais je n' eus point de réponse. Il se l' est approprié, comme un fripon s' approprie ce qu' il prend sur un grand chemin". C' est à Bruxelles, étant au 108ème puis au 72ème régiments, que Quentin-Théodore refait un second manuscrit, ayant encore entre ses mains une grande partie des originaux qu' il avait mis au net dans le premier. Il se marie le 10 juin mai 1812 à Marie-Anne Delvalle de Maretz et le 13 septembre 1814 reçoit une décoration : "J' ai l' honneur de vous prévenir, Monsieur, que le Roi a daigné vous accorder la Fleur de Lys. Vous êtes en conséquence autorisé à vous en décorer"(le Duc Daumont, premier gentilhomme de la Chambre du Roi). Louis XVIII voulait-il par cette décoration faire oublier à Quentin-Théodore sa colère envers le colonel Rothembourg ou son bonheur de jouer pour son empereur sous la pluie battante à Tilsitt ?

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