Voyage aux Pyrénées

SOUVENIR DE MON VOYAGE AUX PYRENEES (par Julie Dujoncquoy en 156 pages calligraphiées)

(Extraits)

Pourquoi donc un voyage lointain ? Est-ce pour courir après les plaisirs que nous quittons nos chers parents ? Oh! non, loin d'eux, nous ne jouirons certainement qu'à demi des distractions que nous pourrons trouver çà et là sur notre route. Mais Maman est souffrante et son docteur lui ordonne les eaux des Pyrénées ; non sans regret, elle s'est décidée à se soumettre à un régime qui l'oblige à quitter ce qu'elle a de plus cher Louise et moi l’accompagnons pour lui rendre l’éloignement moins pénible ; c'est d'ailleurs l'époque des vacances, et cette bonne mère espère que tout en se rétablissant elle nous procurera quelques divertissements salutaires.

En chemin de fer de Pussay  à Tarbes les 4 et 5 août 1860

L’heure du départ a sonné. Maman, Louise et moi, ainsi que Clémence, notre bonne, nous nous installons dans le wagon, et bientôt la vapeur nous emporte ; mais elle se dissipe plus vite que le chagrin qui nous dévore intérieurement, car nous allons laisser bien loin derrière nous nos parents tant aimés.
Jusqu’à Orléans, chacun pense, nul ne cherche à rompre le silence. Clémence, qui voyage pour la première fois par la voie ferrée, est rayonnante de joie.

Changement de voiture à Orléans, puis aux Aubrais

Une charmante petite dame d’une vingtaine d’années voyage près de nous avec sa petite fille et une bonne d’enfants, jeune flamande qui, comme Clémence, n’a jamais vu que le clocher de son village. Sa conversation agréable nous fait paraître plus courtes les heures jusqu’à Bordeaux.
Douze heures en wagon, c’est bien effrayant...
Le lendemain à Bordeaux, dès notre réveil, nous allons à la messe. Rentrées à l’hôtel, nous déjeunons rapidement. Notre bonne ouvre de si grands yeux, quand elle se voit assise dans un grand fauteuil de velours et entourée de glaces de tous côtés, qu’elle ne peut rien manger, mais le plus grand sujet de sa confusion et de son admiration, ce sont ces domestiques qui la servent en beaux petits habits noirs et souliers vernis.

La ligne de Bordeaux à Tarbes n’a rien d’attrayant : nous traversons des landes stériles où la bruyère et la fougère croissent seules entre des pins résineux ; cette nature est triste et délabrée et les quelques cabanes de briques qu'on voit çà et là soulignent par leur morne entourage la misère des habitants. Les villages où nous nous arrêtons n’offrent que de pauvres masures et de misérables petites huttes éparses au milieu des bruyères. Les villes d' Aire et de Montauban n'ont pas un aspect beaucoup plus riche, jamais on ne supposerait que l'une est un évêché et l'autre in chef-lieu de préfecture. Si l'heure du repas fait sentir la faim, malheur à celui qui ne s'est muni de provisions, car dans ces tristes gares, le buffet se compose tout simplement d'une table en plein air, sur laquelle sont dressés quelques rafraîchissements, une douzaine de petits pains desséchés par un soleil brûlant, et des fruits de mauvaise mine.
Nous quittons ces landes arides où la plante végète et meurt, où l'âme ne puise que sensations pénibles et mélancoliques et nous entrons dans un pays plus riant. De vertes et gracieuses collines accidentent le terrain et nous donnent des avant-goûts des montagnes. La terre est riche et fertile ; ici c'est une vigne, là un petit champ de maïs, des arbres, des cours d'eau, des prés verdoyants où bondit une chèvre, seul trésor peut-être de cette pauvre femme qui la garde enveloppée dans son simple capulet. Nous voici dans les Hautes-Pyrénées. Les sommets des montagnes se perdent dans les nues. Mais, ne me trompé-je pas ? Sont-ce réellement des montagnes ou ne seraient-ce pas plutôt quelques nuages plus épais se détachant comme une masse solide des vapeurs légères qui les environnent ? A Tarbes, que de voyageurs, quel brouhaha ! Nous nous installons dans un omnibus ; il est plus que complet et l' impériale est si chargée de bagages que nos six chevaux ont peine à ébranler le véhicule et qu' une dizaine d' hommes doivent pousser les roues. Au meilleur hôtel, celui du Grand Soleil, une charmante jeune fille nous offre une chambre, mais une chambre si vaste que malgré les trois grands lits et les autres meubles dont elle est ornée, on pourrait y faire un superbe quadrille. Nous nous débarrassons au plus vite de la poussière dont nous sommes couvertes et nous rendons à la table d' hôte où une foule de mendiants nous entoure aussitôt implorant notre pitié. Je remarque alors que le montagnard, moins fier que nos paysans qui aiment à marcher la tête haute, rampe et tend la main plutôt que de travailler. Une réflexion plus charitable me porte à croire que le pays manquant d'usines offre peu de ressources à ces vigoureux enfants de la montagne. Avant de prendre mon repos, j' écris à mon cher père et à ma chère bonne-maman, car ils sont impatients, j'en suis sûre, de recevoir de nos nouvelles.

De Tarbes à Cauterets le 6 août

Il y avait longtemps déjà que les oiseaux gazouillaient sous la feuillée, lorsque nous ouvrîmes les yeux, Louise et moi, et peut-être eussions-nous dormi encore longtemps si Maman plus vigilante que nous, ne nous eût réveillées avant de partir pour l'église où elle désirait entendre la messe. Faites, nous dit-elle, tous les petits préparatifs de départ, je vous laisse avec la bonne et bientôt je viendrai vous rechercher pour visiter la ville. Mais une demi-heure se passe, une heure, toujours nous l'attendions et le temps nous semblait bien long. Enfin Louise qui, comme Soeur Anne, regardait par la fenêtre si elle ne voyait rien venir s'écrie tout à coup : la voici, elle est accompagnée de la famille Deschamps ! Quoi ! m'écriai-je à mon tour, ma chère Marie se trouve ici , quelle rencontre ! La Providence est bien bonne de nous avoir ménagé une surprise si agréable ! Quelques secondes après, nous étions dans les bras l'une de l'autre et nous passons une heure avec cette famille amie que la diligence venait d'amener de Bagnères de Bigorre, où Marie et sa mère avaient pris les eaux et qui à l'église avait rencontré Maman. Nous voudrions prolonger ces instants si doux qui nous étaient accordés, mais l'heure du départ de la diligence est arrivée, il faut nous séparer. L'affection est un lien bien puissant et bien doux, mais pourquoi faut-il ne se connaître et ne s'apprécier que pour avoir la douleur de se dire bientôt adieu ? C'est que le bonheur n'est que passager sur notre pauvre terre ; séparons-nous donc puiqu'il le faut, allons pleins d'espoir là où Dieu nous appelle et donnons-nous toujours au départ un rendez-vous suprême où nous arriverons infailliblement si nous suivons le sentier de la vertu. Oui, au ciel seulement nous pourrons aimer, aimer sans crainte de nous voir enlever l'objet de nos affections. 

Nos chevaux nous entraînent bientôt à une vitesse extrême, celle d'un sang méridional sans doute. La campagne que nous parcourons est riche et féconde. Deux haies d'aubépine et de noyers bordent la route. La chaleur est accablante, l'air est lours, les rayons du soleil sont brûlants quoique pâles et mornes, la gracieuse hirondelle, inquiète, presse son vol en rasant la terre, comme si l'orage, qu'elle nous annonce, appesantissait aussi sur elle sa lourde main ; elle abandonne le ciel vers lequel ce matin elle s'élevait si légère, et cherche maintenant un refuge contre les coups prochains de la foudre. Peu à peu le ciel s’obscurcit. D'épais et sombres nuages l'envahissent de toutes parts. L’orage éclate, toute la nature est ensevelie dans une obscurité profonde ; nous entrons en même temps dans les montagnes magnifiques,superbes, imposantes. D’immenses rochers noircis par les siècles, l’ardoise aux sévères couleurs, ces monts altiers et l’ orage nous rendent spectateurs d' une de ces belles scènes qui impressionnent et émeuven l' âme. Le tonnerre gronde avec fracas et mêle ses roulements formidables aux sourds rugissements d' un torrent furieux ; au fond d'un immense ravin, ses eaux écumantes semblent vouloir tout briser dans leur course précipitée. Nos chevaux pourtant n' ont pas changé d' allure, accoutumés à ces terribles combats de l' atmosphère si fréquents dans les montagnes, ils ne s'effraient pas. Le soleil reparaît enfin, le ciel s'éclaircit,l'arc-en-ciel se montre à l' horizon, tout renaît à l'espérance. La pluie tombe encore cependant, mais le soleil brille au travers de ces mille gouttes d'eau qu'il va bientôt dissiper, tel un jeune enfant alarmé, que sa mère vient de consoler à force de tendresses, laisse échapper un sourire malgré les grosses larmes qui roulent encore dans ses yeux. Les nuages ont fait place à un beau ciel d' azur, le calme a succédé à l' orage et j' entends déjà sous la feuillée un gentil pinson qui, secouant ses plumes, recommence sa chanson.
Nous avons quitté Lourdes où notre diligence a changé ses coursiers lassés contre d'autres plus frais, car nous avons de fortes montées avant d’arriver à Argelès, le prochain relais. Quelle nature enchantée ! Devant nous, des monts superbes et sauvages, dont la crête altière s'élève majestueusement vers les cieux, à leur pied, une gracieuse vallée où se déploient toutes les richesses de la terre ; ici, des prés veloutés, là, une rivière paisible aux ondes de cristal qui fait mille tours sur un sable fin et doré. Des noyers, des hêtres, des merisiers ornent de leurs feuillages divers ce ravissant paysage et font ressortir par leurs couleurs foncées les nuances délicates et tendres des gazons. Le ciel est pur, les oiseaux gazouillent, le bétail sans souci broute l’herbe fleurie ou bondit sur les pentes escarpées. Quelque admirables que soient souvent les ouvrages de l’homme, il est impossible de ne pas reconnaître ici le doigt de Dieu. Oui, Dieu seul a créé toutes ces merveilles pour notre jouissance, pour nous hommes ingrats qui oublions si souvent de le glorifier.
Quittant Argelès et ses nombreux hameaux, nous faisons ensuite une courte halte à Pierrefitte, petite ville gentille et proprette, avant d’aborder une côte très  escarpée, celle du Limaçon. Cette route est fort belle et même admirable si l’on considère les immenses travaux qu’a nécessité sa construction sur les flancs arides d’une montagne couverte de rocs, et l’on frémit en songeant aux malheureux ouvriers qui, exposant leur vie, ont dû miner ces énormes blocs de pierre pour les faire sauter. Pierrefitte nous semble maintenant au fond d’un abîme. Les chevaux sont essoufflés, le conducteur les précède, marchant péniblement, et nous, nous admirons, nous frémissons en face de l’abîme dont nous sépare seulement un faible parapet.
Entre les versants à pic de deux montagnes, le Gave, au-dessous de nous, roule ses eaux furieuses plus blanches que la neige et gronde avec fracas. De nombreux noyers, tilleuls et coudriers croissent pleins de vigueur au-dessus du torrent qu’ils ombragent de leur noir feuillage. Pourtant, au milieu de cette nature sauvage, sur des pentes rapides, j’aperçois des habitations. Des bergers y vivent en paix, éloignés de leurs semblables, privés de toutes les ressources que nous, privilégiés, considérons indispensables à l’existence : ils résident l'été dans ces lieux solitaires qui offrent à leurs troupeaux de bons pâturages.
Notre diligence quitte le Limaçon, la terre est cultivée, voici Cauterets. A peine y sommes-nous descendues de voiture qu’une foule de femmes nous offrent toutes à la fois de nous louer leurs appartements dont  elles font pompeusement valoir les nombreux avantages. Maman doit recourir à l’un de ses plus grands airs pour leur imposer silence et les éloigner, car il nous était impossible de reconnaître nos bagages. Une jeune femme nous demandant la préférence d’une manière plus polie, nous nous installons dans l’appartement qu’elle nous fait visiter. Un quart d’heure plus tard, elle nous y sert elle-même un excellent petit dîner.

Cauterets

C’est une gentille ville bien bâtie, les maisons y sont toutes construites en marbre et recouvertes d’ardoises, car le marbre et l’ardoise sont la richesse du pays qui en renferme de fort belles carrières.
On compte à Cauterets quinze cents habitants, population qui se trouve presque doublée à l’époque des eaux. De nombreux malades et convalescents viennent s' y rétablir et puiser la santé aux sources thermales qui l' environnent. Ces sources sont au nombre de neuf ; huit sont exploitées et employées contre différentes affections, toutes sont chaudes et sulfureuses ; elles sont malheureusement toutes hors de la ville et seules les eaux de César ont été amenées au centre de Cauterets : la personne délicate et souffrante qui ne peut faire à pied une course de trente minutes doit se faire transporter en omnibus ou en chaise à porteurs. Huit omnibus font journellement le service de Cauterets à La Raillère. C' est là que Maman va boire chaque matin le verre d' eau qui doit lui rendre ses forces. L'établissement, à un kilomètre environ de notre habitation, est fort beau et réunit, ainsi que celui des thermes de César et plusieurs autres, tout le confort nécessaire aux santés chancelantes : les salles de bains sont assez larges et bien éclairées ; toutes les baignoires sont en marbre, ce serait un grand luxe pour nos provinces, mais ici ce minéral abonde.
L' église est bien pauvre d' architecture et de goût. Autour de l' autel sont représentés les quatre évangélistes tout couverts d' or et de peinture ; le plafond, car ce n'est même pas une voûte, les murs, tout est coloré. Ces bariolages éblouissent généralement le paysan, mais j'ai été frappée ici du pieux recueillement des fidèles agenouillés et heureuse de retrouver dans ces contrées éloignées cette foi naïve que l' histoire prête aux premiers chrétiens.
Le Parc est une jolie promenade pour les baigneurs. Sous un frais ombrage, on respire une brise légère et embaumée. De riches et souvent trop luxueuses toilettes y étalent leur magnificence. Ce sont les Tuileries de Cauterets. Le parc, si agréable dans la journée, cède tous ses charmes au Mamelon Vert lorsque le soleil a disparu, car on arrive à cette éminence par une route qui, bordée seulement de jeunes tilleuls, permet aux promeneurs de jouir de la fraîcheur du soir, sans avoir à en redouter l’humidité. On y rencontre le Gave roulant sans cesse ses eaux tumultueuses que remonte pourtant la truite si abondante dans cette rivière.
Jusqu’à présent notre vie est aussi calme qu’à Pussay. Je vais au marché avec Clémence et l’on m’appelle Madame, ce qui m’amuse. Nous allons ensuite à la messe et de là nous montons dans l’omnibus pour La Raillère.
Rien de plus bizarre, là, que cette réunion de personnes de tous genres entourant la buvette et, le verre d' eau en main, délectant avec plus ou moins de courage cette eau sulfureuse qui compte 39 degrés de chaleur.
De La Raillère à Cauterets on descend toujours, Maman sans fatigue peut donc revenir à pied, lorsque le temps le permet, ce qui, hélas, est assez rare. Aussi, quand le soleil parvient à percer les nuages épais et que la terre entière renaît à l' aspect de ses rayons bienfaisants, nous nous hâtons d' en profiter. Nous reposant sur une roche ou sous un buisson, nous prenons dans notre petit sac un livre, une aiguille et remercions Dieu des doux loisirs qu' il nous accorde.
Le soir après dîner, nous nous promenons de nouveau. Que la nature est belle encore quand la nuit a répandu ses ombres sur les montagnes, que la lune promène majestueusement dans les cieux son disque argenté et que les étoiles scintillent comme autant de diamants. C' est l' heure du silence... le mugissement du torrent, la clochette des moutons se font seuls entendre. Mon âme religieusement émue, après avoir vogué au hasard dans l'infini, va se reposer au sein de Dieu.

Dimanche 12 août, nous avons assisté à la grand-messe. L' église était trop petite pour le nombre de fidèles qui s'y pressaient, et pourtant, depuis quatre heures du matin, les messes s'étaient succédé sans interruption.

Promenade au lac de Gaube

Crinolines quittée et,plates comme nos aieules, nous nous installons sur trois beaux chevaux alezans. De La Raillère à Mahourat, quel chaos ! D’immenses rochers recouvrent pêle-mêle le flanc inculte et graniteux de la montagne ; pas une herbe, rien que des masses rocailleuses qu’un tremblement de terre a dû amonceler en cet endroit. Nous traversons un petit pont de bois jeté sur le Gave dont nous allons remonter le cours.
A Mahourat, source thermale au fond d’une grotte creusée dans le roc, une femme est occupée toute la journée à distribuer l'eau aux malades . Il faut pour découvrir une cascade dont les eaux furieuses bondissent avec force sur les vieilles roches grisâtres, se pencher au-dessus du parapet qui borde le chemin. Une vapeur épaisse et brûlante vient se mêler à la petite pluie fine et légère qui folâtre autour de la cascade ; elle sort d’un antre obscur, la source des Oeufs, d'où s'échappe une vapeur brûlante qui répand une violente odeur de soufre. Poursuivant nnotre montée, nous nous éloignons de toute habitation et la nature prend un aspect plus imposant, elle est aride, sauvage, telle enfin que l'ont laissée les cataractes du déluge et les tremblements de terre. Les montagnes élancent vers les cieux leurs crêtes superbes, des forêts de sapins en couvrent les flancs. Le sureau croît au bord du précipice, balançant élégamment ses belles graines de corail, le rhododendron étale ses touffes de verdure, mais ses fleurs, aux suaves corolles émaillant le feuillage vernissé, en sont hélas flétries.
Que de graves et sublimes sujets de méditation nous offre partout la nature ! Ici sont unies les images de la force et de la faiblesse. Dieu donne à chaque être son utilité, comment pourrions-nous ne pas aimer et bénir ce Bienfaiteur tout-puissant et ne pas espérer en sa miséricorde ? Chacune de ses oeuvres est une nouvelle merveille. Cette petite campanule est ravissante, mais qu'elle est frêle ! Il semble qu'une goutte d'eau l'engloutirait, mais Dieu ne l'a-t-il pas fait croître sous une roche pour l'abriter contre le vent et  la pluie ? Si danse monde physique, le fort apparaît comme soutien et protecteur du faible, pourquoi dans l'ordre moral, l'homme puissant rejette-t-il si souvent les plaintes de ses frères infortunés ? C'est qu'entraîné par les intérêts du siècle, il oublie de puiser des enseigne-ments dans ce grand et sublime livre de la Création !
Plus loin, descendant de cheval, nous pénétrons par un étroit sentier dans un sombre fourré de chênes et de sapins séculaires pour bientôt contempler la cascade du Cérizet. Une secrète admiration s'empare de nos sens : le torrent s’échappe par une faible ouverture et lance avec impétuosité ses eaux tumultueuses qui retombent en bouillons plus blancs que neige dans un abîme d'une profondeur immense ; resserré entre des rochers à pic, un bloc de granit taillé en prisme baigne sa base dans un bassin écumant et reste calme au milieu de l'agitation. Le soleil se plaît à se mirer dans le nombre infini de gouttelettes qui s'échappent de la cascade, il donne à chacuene l'éclat et les mille feux des plus purs diamants et leurs brillantes couleurs, s'harmonisant entre elles, forment un gracieux arc-en-ciel se balançant au-dessus du torrent.
Reprenant nos montures, nous atteignons bientôt le Pont d' Espagne. C' est un pont simple et rustique, fait de deux ou trois sapins jetés hardiment au-dessus d'une des plus magnifiques cascades des Pyrénées. Les eaux, tantôt écumantes, bondissent en courroux sur des rochers qu'en vain elles semblent vouloir entraîner et qui restent impassibles comme notre belle religion au milieu des persécutions, tantôt plus calmes coulent avec la limpidité du cristal. Image du temps, le torrent voit ses ondes mugir et fuir sans cesse, puis revenir pour disparaître encore.
Le chemin devient ensuite presque à pic. Plus de terre, nous marchons sur des débris de rochers. Le spectacle magnifique du lac se développe enfin à nos yeux. A 2.900 mètres, la température s' étant sensiblement abaissée, nous nous asseyons autour du feu dans la vaste cuisine de l' Hôtel de la Vallée avant de monter sur une gracieuse barque dont un jeune garçon saisit les rames pour nous entraîner loin du rivage sur des eaux bleues comme le firmament et limpides comme le cristal. Le Vignemal resplendit sous son manteau d’hermine. De quel calme délicieux avons-nous joui durant le cours de cette navigation. Nous n'entendions que les frémissements de l'onde ssous la rame qui la brisait. Un faible ruisseau, alimenté par la fonte continuelle des neiges, descend en serpentant de la montagne, et vient se perdre dans cette belle nappe d'eau sur laquelle nous glissons mollement balancés. Une heure de traversée nous ayant singulièrement aiguisé l'appétit,  nous faisons grand honneur au déjeuner de l'hôtel, composé d’une omelette et de quelques truites, plat d’ordonnance au lac de Gaube avant de redescendre en partie à pied les pentes que nous avons eu tant de peine à gravir.

A Betharram et Lourdes

A peu de distance de Cauterets se trouve la chapelle de Bétharram. Constance, notre chère sœur, venant de perdre l’espoir d’être bientôt mère, nous y implorons pour elle la Reine du Ciel apparue ici même autrefois à deux jeunes bergers. Au retour de ce sanctuaire, ayant entendu parler d'une autre apparition de la Sainte Vierge, il y a deux ans près de Lourdes, nous nous y arrêtons pour rencontrer Bernardine, témoin de ce miracle. C’est une jeune fille de quinze ans, entrée récemment à l’hospice en vue de se faire religieuse. Elle répond simplement à toutes nos questions, mais en langage mi-patois, et nous la comprenons difficilement : "J’étais allée ramasser du bois et m’étant assise dans une grotte, j’entendis comme un grand coup de vent ; je regardai les arbres, ils ne remuaient pas ; je me retournai du côté du rocher et je vis la Sainte Vierge revêtue d’une robe blanche. Elle me dit qu’elle était l' Immaculée Conception et que, si je voulais obtenir sa grâce, je devais venir à cette grotte quinze jours de suite. J' y allai et je la vis tous les jours excepté un lundi et un vendredi. Elle me dit aussi de prier les prêtres de faire bâtir une église en cet endroit et d' intercéder pour la conversion des pêcheurs. Puis elle m' adressa quelques paroles qui me concernent uniquement". Maman la questionna sur ces dernières paroles, mais Bernardine répéta que c' était pour elle seule. Hier 21 août, nous avons visité cette grotte miraculeuse.

Le 26 août, nous partons en promenade à la Grange de la Reine Hortense. C'est un humble chaume où la Reine Hortense, surprise en ces lieux par un orage épouvantable, fut heureuse de trouver sous ce toit un abri jusqu’au lendemain. Près de la Grange se trouve un petit tertre de gazon dont la vue plonge dans toute la gorge de Tarbes à Cauterets. Munies de nos cannes à la pointe ferrée et retroussant robes et jupons, nous prolongeons notre promenade par la belle forêt qui conduit à Luz.

Dernières excursions

Ce matin du 28 août, nous partons pour l' ascension d' un des pics de Péguère. Cauterets ayant disparu, nous voici devant le Monné avec son pic altier dont le sommet se termine par deux énormes roches d' un gris rougeâtre. Sur l' un des versants, de verdoyantes prairies se marient admirablement à la blancheur éblouissante de la neige que le soleil d' été est impuissant à faire disparaître entièrement. Nous atteignons le Cambasse où viennent s' établir pendant l' été quelques pasteurs et leurs troupeaux. Dans une métairie protégée du vent par une butte de terre, où trônent sur une étagère quantité de fromages de brebis, nous prenons avec plaisir une tasse de lait bien frais que nous apporte une jeune paysanne, déjà mère de deux beaux chérubins aux joues vermeilles : le plus petit est dans ses bras, l' aîné, au gracieux minois, ravissant dans sa blouse d' indienne, la suit en la tenant par son tablier sous lequel il cherche à se dérober. Gravissant ensuite des prairies à pic, nous sommes bientôt ensevelies dans un océan de vapeur qui dérobe Cauterets à notre vue.
Après une dernière excursion à la Gorge d' Enfer où la témérité de Louise devait l' entraîner pour ma plus grande frayeur sur une plaque de glace, c' est demain le départ.

Le retour

Adieu Cauterets, adieu superbes montagnes. Mille fois merci si Maman près de vous a recouvré un peu de santé.
En route pour Bagnères de Bigorre, nous saluons de loin notre beau rocher de Péguère où nous étions assis jeudi dernier.
A Tarbes, le lendemain, il tombe des cataractes, mais c’est en vain que Maman prie le conducteur de la diligence de nous faire traverser la place dans la voiture jusqu’à l' hôtel du Beau Soleil. Le refus est formel et c’est encore par des injures que nous sommes remerciées par ces vilaines gens des pourboires que nous avons eu la faiblesse de leur donner.
Ayant manqué le train par suite d’un malentendu avec les employés de l’omnibus, nous sommes sur pied le matin suivant dès trois heures et demie, voulant partir cette fois par le premier train, celui de cinq heures.
Le 15 septembre, nous sommes de retour à Pussay dans notre Beauce aux plaines si douces à nos coeurs.

Julie Dujoncquoy

(portrait chez Julie Bardet)

 


                                                                                                 

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